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Lettre ouverte à Mr le Député Didier Mathus

Une proposition inutile et arbitraire

 

Monsieur le Député Didier Mathus,

La proposition de loi que vous avez déposée avec d’autres députés, « visant à concilier la préservation de l’intégrité des œuvres culturelles et artistiques avec les objectifs de la lutte contre le tabagisme » est au mieux inutile et arbitraire, au pire dangereuse et peut même produire l’inverse du but recherché. De plus, tout laisse à croire que votre initiative a été provoquée par un coup monté destiné à manipuler l'opinion publique dans le but d'affaiblir la loi Évin, et dont vous et vos collègues, et beaucoup d'autres personnes bien intentionnées, ont été les victimes.

 

Dans l’exposé de ses motifs, votre proposition apparaît comme étant suscitée par des exemples que vous qualifiez de dérive et décrivez comme constituant une « interprétation caricaturale » de la loi du 10 janvier 1991, basés sur la « crainte injustifiée » de poursuites judiciaires. Si nous ne sommes pas capables de nous assurer que les lois soient simplement bien appliquées, et non de façon caricaturale, si nous ne sommes pas non plus capables d'éviter les dérives et de repousser les craintes injustifiées, on peut ajouter toutes les lois que l'on veut, cela ne changera rien à la situation, mais ne fera qu'alourdir un corpus juridique déjà passablement surchargé : la loi française est suffisamment pléthorique sans cela.

 

Au mieux, d’ailleurs, votre proposition de loi est circulaire. En substance, placé dans son contexte, celui de l’article L. 3511-3 du code de la santé, l’alinéa dont vous proposez l’insertion ne dit en substance rien d’autre que : « L’interdiction de la propagande ou de la publicité en faveur du tabac ne s’applique pas lorsqu’il n’y a pas de propagande ou de publicité. » Un tel énoncé redondant n’apporte rien à la loi existante, mais ne fait que de la surcharger inutilement. Par contre, au pire, elle introduit une ambiguïté qui pourra être exploitée pour contourner la loi Evin et la vider d'une partie de sa substance, comme on le verra plus bas.

 

Je comprends parfaitement et partage votre préoccupation concernant l’altération d’images faisant partie du patrimoine iconographique, culturel et historique de notre pays. Dans certaines circonstances, une telle altération peut effectivement être assimilée à de la censure. Mais ce n’est pas une règle absolue. Ainsi, votre indignation concernant la « censure » de la cigarette d’André Malraux sur un timbre-poste de 1996 dramatise de façon quelque peu exagérée la réalité. En l‘occurrence, ce timbre ne représentait pas la photographie de Gisèle Freund, mais une œuvre originale de l’artiste-graveur Marc Taraskoff (le timbre est signé Taraskoff), qui s’est librement inspiré de la photographie de Gisèle Freund.  Cet artiste déclare dans une interview récente : « J'ai travaillé à partir de photos, de recherche sur une masse de documents pour créer des images nouvelles et non pas faire la copie servile d'un modèle existant. » [1] L’artiste n’a pas « servilement » reproduit la cigarette présente dans la photographie dont il s’est inspiré – peut-être a-t-il jugé que cette cigarette n’était pas un élément indispensable à la réalisation d’un portrait de Malraux tel qu’il le concevait. Même si l’on n’est pas d’accord avec cette décision, même si l’on pense que la cigarette est un attribut ontologique de la personnalité d’André Malraux – André Malraux sans sa cigarette aux lèvres ne serait plus André Malraux! - la liberté d’interprétation de l’artiste doit être respectée – et même protégée.

En 1919, Marcel Duchamp détournait le tableau de La Joconde en retouchant une reproduction du portrait de Mona Lisa pour lui ajouter une moustache et une barbe, et y apposant l'inscription à connotation sexuelle L.H.O.O.Q.  – ce geste iconoclaste et irrespectueux a alors été perçu comme un acte scandaleux de grossière profanation. Aujourd’hui, cette œuvre est considérée comme emblématique du mouvement Dada et figure en bonne place dans l’histoire de l’art du XXème  siècle. Je suppose que votre proposition de loi ne s'inscrit pas dans une démarche visant à interdire ce genre de détournement.

A une question écrite [2] du sénateur Ivan Renar, qui demandait l’avis du ministre de la culture sur cette « violation de la propriété artistique » que constituait selon lui l'absence de la cigarette sur le timbre à l'effigie d'André Malraux, le ministre a fort justement répondu : « Il convient d'observer qu'il appartient à l'auteur d'une œuvre de l'esprit d'agir, s'il estime nécessaire, pour faire respecter son droit en matière de propriété littéraire et artistique. Le timbre édité en hommage à André Malraux, cité par l'honorable parlementaire, pouvant être analysé comme une œuvre dérivée d'une photographie, il appartient à l'auteur de celle-ci ou à ses ayants droit d'apprécier l'atteinte éventuellement portée au droit moral qui lui est reconnu par le code de la propriété intellectuelle. » [3]

On le voit bien, nul besoin d'une nouvelle loi pour cela.

 


D'ailleurs, dans cette affaire de « censure » de la cigarette d'André Malraux, c'est un mauvais procès qui est fait à la Poste. En effet, celle-ci a publié exactement à la même époque (octobre 1996) un timbre à l'effigie de Maigret, réalisé par le même artiste (Marc Taraskoff), où l'on voit le fameux commissaire avec son éternelle pipe: rien n'a été fait pour la masquer. Cela indique que la Poste était peu encline à une interprétation caricaturale de la loi Évin et n'était certainement pas sous l'emprise de craintes injustifiées concernant d'éventuelles poursuites judiciaires.

 

 

La controverse suscitée par le timbre à l'effigie d'André Malraux est révélateur d'une sacralisation du tabac. La retouche d'une image, pour quelque raison que ce soit, n'est ni exceptionnelle, ni illégale dans la mesure où l'auteur (ou ses ayants droit) donne son accord. Ainsi, le portrait de Malraux qui figure sur le timbre de 1996 le présente avec une chemise unie, alors que sur la photographie de Gisèle Freund dont s'est inspiré l'artiste, il une chemise à rayures. Nul n'est monté au créneau pour dénoncer cette modification comme une « falsification de l'histoire ». Le cas suivant est encore plus flagrant...

En 2005, comme vous le rappelez, le mégot de cigarette que Jean-Paul Sartre tenait entre ses doigts a été gommé sur l'affiche et la couverture du catalogue de l'exposition de la BNF consacrée au philosophe existentialiste. Cette regrettable manipulation de l'image a apparemment été réalisée à l'insu de la BNF, qui s'est fait piéger et s'est déclarée « très humblement désolée » de cette « erreur ». La faute en a été rejetée « sur un maillon indéterminé de la chaîne de conception de la campagne publicitaire » et, parmi les intervenants de cette chaîne, la régie Métrobus figure en bonne place.

 

Les excuses de la BNF n'y ont rien fait : la presse est partie au quart de tour et a dramatisé au maximum cette manipulation. Le chroniqueur Laurent Greilsamer, dans le journal Le Monde, constatant qu'il « manque l'essentiel: une cigarette » sur l'affiche de la BNF, en déduit que « le sanitairement correct a frappé (…) la stricte application de la loi Evin supplantant le simple respect d’une image (…) et de la vérité ». [4] Charlie Hebdo, tout en constatant que la cigarette avait disparu de la main de Sartre « sous pression du service de communication et de l’entreprise MétroBus » n'hésite pas à désigner le coupable en la personne du Comité National Contre le Tabagisme (CNCT), qualifiant de « réalisme socialiste » la réaction de la présidente de cette association, qui avait exprimé sa désapprobation de la manipulation. Le journal estime que cette réaction n'a « rien d’étonnant » car « le réalisme socialiste » se réadapte et se recycle « toujours contre la vérité et la spécificité – au nom de la morale et de la santé du peuple » [5].

 

Cette violente réaction se focalise sur l'escamotage stupide d'un bout de mégot à peine visible sur la photographie originale, tout en passant sous silence les modifications majeures subies par l'image de l'affiche et de la couverture du catalogue par rapport à l'original. En effet, non seulement la photo de Boris Lipnitzky (voir ci-dessus à gauche) a été fortement recadrée et redressée, mais le contexte dans lequel elle a été prise a été totalement occulté: on ne voit plus que Sartre était dans un théâtre! Toutes les références au Théâtre Antoine qui étaient présentes sur l'original ont été systématiquement gommées ou atténuées jusqu'à ne plus être identifiables – il en est ainsi des fauteuils à l'arrière plan et des projecteurs au premier plan. 

Non seulement ces derniers ne sont plus reconnaissables, mais le projecteur allumé qui occupait le coin en bas à droite de l'image a été éteint et est devenu une insignifiante plage sombre. Il s'agit là d'une grave atteinte à l'histoire d'avoir supprimé la référence au Théâtre Antoine, dans lequel Sartre avait créé certaines de ses pièces les plus célèbres (La Putain respectueuse, 1946; Mort sans sépulture, 1946; Les Mains sales, 1948; Le Diable et le Bon Dieu, 1951).  Personne ne s'en est offusqué: on peut effacer toutes les références à ce théâtre mythique dans une photo de Jean-Paul Sartre prise à une époque d'intense créativité dramaturgique, no problem, mais dès que l'on escamote un bout de mégot à peine visible, attention, là on touche à l'essentiel ! On a là encore un cas flagrant de sacralisation de la clope.

 

Autre exemple:  dans la publicité pour Eau Sauvage de Dior, datant de 2009, le portrait d'Alain Delon, réalisé par le photographe Jean-Marie Périer en 1966, a subi de nombreuses transformations par rapport à l'original : des détails dans l'arrière plan ont été gommés; les mèches de cheveux un peu trop rebelles ont été coupées; le contour de l'épaule a été arrondi; la peau du visage a été éclaircie et l'ombre a été accentuée sous le menton; la main a été légèrement remontée; la tache de nicotine sur l'index a été nettoyée; et finalement (avec l'accord du photographe), la cigarette (ou plutôt le mégot) a été retirée. De tous ces changements, un seul est retenu comme constituant un acte de censure – on peut accepter tous les modifications, mais attention, touche pas à ma clope !  Même si les spécialistes en marketing s'accordent à dire que ces modifications, y compris le retrait de la cigarette, ont été effectués pour des raisons « esthétiques et d'image de marque », rien n'y fait: on persiste à voir dans cette retouche une geste de censure motivé par l' « hygiénisme » ambiant. Il semble pourtant clair que la motivation marketing est suffisamment évidente. Edmond Roudnitska, le créateur du parfum, décrit son œuvre ainsi: « L’Eau Sauvage, de composition très stricte, simplifiée, aérée, dépouillée, est le parfum qui, par sa fraîcheur fleurie discrète mais longuement persistante, symbolise la jeunesse par excellence.».[6] On conçoit qu'une telle « fraîcheur fleurie » s'accommode mal avec un mégot de cigarette et un index noirci par la nicotine, loi Evin ou pas. Il est d'ailleurs difficile de trouver une seule publicité pour un parfum dans laquelle le modèle apparaît avec une cigarette – il semble que ces deux produits soient antinomiques sur le plan du marketing.

 

 

[1] Marc Taraskoff, portrait d'un portraitiste Philinfo, juillet/août 2000, p. 4-5
[2] Question n° 18611 JO Sénat du 07 novembre 1996, p. 2879
[3] JO Sénat du 5 décembre 1996, p. 3230
[4] Un monde dénicotinisé Laurent Greilsamer, Le Monde 22 mars 2005
[5] Charlie Hebdo, 23 mars 2005
[6] Dior s'offre Delon Le Figaro Madame 29 avril 2009

Mots clés : Industrie du tabac, Stratégies marketing tabac

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